Le langage de Machiavel

Dans l’histoire du théatre italien, La Mandragore tient une place singulière et importante. La pièce se situe entre une tradition « classique »  où l’on joue la comédie antique  et les auteurs contemporain tel que l’Arioste ; et un courant moderne, fait d’œuvres à caractère « social » et paysan (l’Arétin ou Ruzzante), destiné à un public plus large, urbain et bourgeois.

Le spectateur italien de l’époque est friand de situations comiques, mettant en scène des personnages de la vie quotidienne (le noble docteur, le marchand, le serviteur, la belle épouse,..). Et les temps sont marqués par une évolution du goût vers des spectacles qui parodient la réalité. La richesse et la vigueur des carnavals où l’on inverse toutes valeurs sont aussi là pour témoigner d’une époque  caractérisée, somme toute, par une certaine liberté de pensée.

Chef d’œuvre de la comédie burlesque, « La Mandragore reflète parfaitement ce monde complexe de la Renaissance »( JP Manganaro) et marque véritablement son époque. Elle intègre dans l’œuvre écrite (réservée aux lettrés) d’autres courants, comme la chanson populaire et, fait nouveau, le texte donne une voix à l’acteur en tant qu’individu. En effet, au cours de la pièce, les personnages prennent la parole et, en leur nom, s’adressent directement aux spectateurs. En cherchant le contact avec le public, Machiavel annonce, à sa manière, un genre dramatique nouveau qui va s’épanouir sur la seconde moitié du siècle (mais sans le texte) : la Commedia dell’Arte. Ainsi, La Mandragore n’assure pas seulement le trait d’union entre deux époques, elle tend à rassembler deux publics : celui, lettré, de la comédie classique et un autre, plus populaire, habitué des jongleries et des fêtes carnavalesques.

Machiavel, nous l’avons vu, n’est pas seulement un intellectuel. Une lettre adressée à son ami Vettori est là pour en attester . Alors qu’il est en retraite forcée dans sa maison de San Casciano, il narre comment se passe ses journées ; après la compagnie des hommes les plus frustes,  bûcherons, partenaires au tric-trac, il s’occupe aux taches les plus ordinaires, piéger les grives, discuter avec les voyageurs, etc… Puis il raconte comment le soir venu, il enlève ses oripeaux de la journée, passe des habits de cours royale et pontificale (je note au passage son goût de la mise en scène) et pénètre dans le monde de l’Antiquité pour se repaître de la pensée des Grands Hommes.

Ainsi, Machiavel est un homme à « la langue composite » (JC Zancarini). Un homme qui  utilise, tout à la fois, la langue de chancellerie, la langue populaire et la langue de la pensée Humaniste. A ce titre, il joue un rôle primordial dans la construction de l’italien moderne parce qu’il a (sans doute pour des raisons d’efficacité politique nous dit Zancarini) substituer, dans ses écrits, la langue vulgaire (son dialecte toscan) au latin, langue attitrée de la diplomatie et de la pensée philosophique. Indéniablement, nous retrouvons cette nature directe, efficace et populaire dans La Mandragore, œuvre âpre et rugueuse, aux propos verts marquées d’expressions locales, mais aussi chargée de sens et dans laquelle le langage joue un rôle capital dans la caractérisation des personnages.

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