Forme : une partie de pétanque

 

Voici plusieurs années que Philippe CHUYEN pense  adapter au théâtre la dramaturgie du jeu de boules. Ce jeu, dont la règle impose d’être silencieux pour ne pas déconcentrer l’adversaire est paradoxalement un lieu de la parole. Dans ce lieu d’une parole hachée, d’une parole d’initié avec son vocabulaire propre, souvent au second degré quand on est dans le Sud, moqueuse ou plus directement sérieuse pour celui qui se prend au jeu (et il faut s’y prendre tout de même si l’on souhaite s’amuser), l’échange est quasi permanent : dans le geste, les silences qui en disent long, mais surtout dans le verbe.

Yvan Audouard grand conteur du Sud a dit du jeu de boules qu’il était à la Provence ce que le théâtre de Delphes était la Grèce antique, un lieu de Tragédie. Il terminait cependant en disant qu’à la fin d’une partie tout le monde meurt … de rire. Au théâtre, on se relève aussi après la mort et on en rit. Car c’est aussi cela la fonction du théâtre, rire de la mort parce que ça nous tient en vie.

En regardant une partie de pétanque sur n’importe quel terrain de France on peut constater que l’engagement et le sérieux sont de mise : il faut gagner la partie, et dans cet objectif, la vérité du jeu est ce qui compte le plus au monde. De plus, ce qui s’y passe est naturellement mis en scène : il y a, en effet, toujours un ou plusieurs spectateurs, badauds simplement intéressés par le jeu ou plus secrètement par la relation entre les différents protagonistes. Ainsi, le corps et le geste est en action, le joueur se dévoile et affirme son caractère, d’où une certaine fierté à se montrer. Ces caractéristiques, nous pourrions les comparer facilement à la représentation théâtrale et les joueurs à des comédiens avec leur technique et leur talent.

Un joueur de boules peut quant à lui avoir de l’élégance, de la retenue et beaucoup de savoir vivre et tout comme l’acteur, il s’appuie sur la présence du public, il s’en nourrit. Entre jeu de boules et théâtre la frontière est manifestement ténue.

Le but du projet n’est pas de reproduire en faux ce qu’une vraie partie fait très bien, mais d’endosser la dramaturgie de la pétanque à des fins de théâtre, pour avant tout raconter une histoire et exprimer des idées, des sentiments : le théâtre a, bien entendu, une visée que le jeu de boules n’a pas. Certains penseront que cela est démagogique, veut caresser le populaire, donner dans le racoleur. En effet, on pourra le penser, et toute la difficulté de ce projet sera justement de dépasser les apparences. D’autres, au contraire, y accourront pour assister à une bonne « pagnolade ».

En tout état de cause, l’objectif  sera de réconcilier ces deux publics : inviter le spectateur à un moment de détente qu’il connaît bien, tout en le plongeant peu à peu dans quelque chose de suffisamment fort et intense sur le plan des rapports humains et des propos ; Et  qu’il ait, en définitive, le sentiment d’avoir vécu un moment d’émotion et de joie : un moment de théâtre.

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